» La sélection prénatale des garçons se développe « 

De plus en plus de pays souffrent du manque de femmes, observe le démographe Christophe Z. Guilmoto

Article du Monde le 19 mai 2009

ENTRETIEN

La préférence sociale pour les garçons conduit les femmes, dans certains pays d’Asie, à pratiquer des avortements sélectifs. Connu en Chine et en Inde, le phénomène se développe au Vietnam, où le sex-ratio à la naissance (SRN, soit le nombre de garçons nés pour cent filles) est monté à 112 en 2007, sept points au-dessus du taux  » naturel  » de 105. C’est ce que montre le démographe Christophe Z. Guilmoto, directeur de recherche au Centre population et développement, à Paris, dans une étude publiée par la revue scientifique en ligne Plos One.

La hausse du nombre de garçons au Vietnam est-elle récente ?

Les seuls chiffres disponibles jusque-là dataient du recensement de 1999, qui ne révélait aucune anomalie. Nous avons eu accès à des données plus récentes, qui montrent, à partir de 2004, une augmentation du nombre de garçons linéaire et significative.

Comment l’expliquer ?

Depuis des années, le gouvernement vietnamien limite les naissances à deux enfants par famille. Les garçons jouent traditionnellement un rôle social et religieux, ils représentent la lignée, le clan. Tout cela n’est pas apparu du jour au lendemain. Le basculement dans les comportements vient de la généralisation des appareils d’échographie dans le pays à partir de 2000. Par ailleurs, l’avortement était une pratique déjà courante au Vietnam.

Le contrôle des naissances est-il responsable de cette sélection prénatale ?

Auparavant, on faisait des enfants jusqu’à ce qu’on ait un fils, puis on utilisait un contraceptif. Dès les années 1980, on observe ainsi au Vietnam que les trois quarts des derniers nés sont des garçons. Mais cette pratique devient impossible avec le contrôle des naissances, qui exerce de fait une pression sur la sélection du sexe de l’enfant. En Chine, où ce contrôle est plus sévère qu’au Vietnam et où la pratique de l’échographie s’est développée dès 1982, le SRN est en hausse depuis le début des années 1980 et atteignait 120 en 2005, voire 130 dans les provinces de Jiangxi, Anhui et Shaanxi.

Pourtant le phénomène touche aussi l’Inde, sans qu’il y ait là de contrôle des naissances…

Le SRN moyen en Inde est de 113, avec de grosses différences régionales. Le nord du pays manifeste une profonde aversion pour les filles, dont la dot est un fardeau pour les parents. Dans le Punjab, le SRN était de 125 en 2005, sans pression politique pour le contrôle des naissances. Même dans la capitale, Delhi, il est supérieur à 120.

On observe aussi des SRN élevés, en dehors de toute politique de contrôle, à Taïwan et à Singapour, au Pakistan et au Bangladesh. Enfin, on découvre une hausse du SRN dans le sud du Caucase, en Arménie, en Géorgie, en Azerbaïdjan, où il est monté jusqu’à 115 en 2000. On y a parfois enregistré plus d’avortements que de naissances ! La tendance est identique, à un niveau plus faible, en Albanie et au Monténégro.

Quelles sont les conséquences de la préférence pour les fils ?

La conséquence en temps réel, c’est que l’ensemble de la société tolère une discrimination sexuelle originelle. Le sexisme devient une norme inscrite dans les pratiques sociales.

Vingt ou vingt-cinq ans plus tard, le manque de filles perturbe gravement le marché matrimonial, dans des sociétés où le mariage est incontournable. Le déséquilibre entraîne des migrations de mariage. Les hommes qui ont du mal à trouver une épouse doivent aller chercher ailleurs. Au contraire, les femmes sont incitées à migrer vers les villes et des zones plus privilégiées, voire des pays voisins, où le manque de femmes leur donne une chance de trouver des maris de rang social supérieur.

Certains analystes prédisent des conflits liés au manque de femmes. Qu’en pensez-vous ?

Je crois plutôt que les systèmes sociaux vont s’adapter. Le non-mariage va devoir être reconnu comme une trajectoire de vie normale, ce qui est encore très mal accepté en Asie. En Inde, notamment au Punjab, la pénurie de femmes a aussi commencé à fissurer la barrière des castes : des hommes prennent des épouses issues de castes inférieures, ce qui était totalement impensable il y a peu.

Ce phénomène de naissances sélectives est-il durable ?

Certains chercheurs considèrent que la Chine, l’Inde et le Caucase montrent des signes de baisse du sex-ratio, annonçant la fin d’un cycle, la sélection prénatale étant finalement une aberration temporaire. En Corée du Sud, le sex-ratio a grimpé comme en Chine avant de revenir à la normale en 2007. Ce, grâce à l’évolution de la société, qui a vu les femmes accéder à l’éducation, au marché du travail. Mais surtout grâce à l’action du gouvernement, qui a réformé la politique de la famille et déployé un arsenal répressif contre cette sélection des naissances.

Propos recueillis par Grégoire Allix

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