Intervention devant les associations d’anciens auditeurs de l’IHEDN en Bretagne

Le jour où le soft power agricole de la France sera pris en compte dans le livre blanc de la défense2

Monsieur le Préfet,

Monsieur le Maire,

Monsieur le Président,

Cher François BUDET,

Chers amis auditeurs,

Je vous prie tout d’abord d’excuser Marc Le Fur que vous retrouverez tout à l’heure au moment du déjeuner.

Je vous prie ensuite de pardonnez les imperfections de mon intervention pour laquelle vous voudrez bien être indulgent au regard de ce que je crois être encore mon jeune âge.

Le soft power est l’expression du moment. Elle s’incarne notamment dans le changement de la diplomatie américaine autour de Barack Obama et d’Hilary Clinton.

Le soft power (ou « puissance douce ») est un concept utilisé pour décrire la capacité d’un acteur politique d’influencer indirectement le comportement d’un autre acteur ou la définition par cet autre acteur de ses propres intérêts à travers des moyens non coercitifs

La commande de cette intervention que nous devons à François BUDET à l’occasion d’un entretien avec Marc Le Fur est directement lié à un article signé de Marc Le Fur dans le journal du Conseil général sous le titre :
L’agriculture de demain ou comment l’histoire nous a une nouvelle fois contredits.

Marc Le Fur y développe l’idée selon laquelle, en quelques mois, les paradigmes qui président à la vision de l’agriculture française étaient en train de changer.

Vers de nouveaux paradigmes

1950-1980 : Produire plus

L’agriculture française et notamment l’agriculture bretonne a vécu des années de développement et d’intensification uniques dans l’histoire à partir de la fin des années 50 et jusqu’aux années 80. La doctrine qui présidait à ce développement, notamment en Bretagne, était « croissez et multipliez », « dominez la terre ». Chez nous, en Bretagne, le travail mené par l’Eglise catholique et notamment la JAC a été majeure  pour aboutir à ce résultat. Ce mouvement s’enracine dans le sentiment d’avoir une mission, celle de devoir « dominer la terre et nourrir les hommes ». Le monde agricole est très conscient de la noblesse de cette mission enraciné déjà après la guerre au regard de la situation française d’après guerre et dans le monde au regard des questions de faim dans le monde.

1980-2005 : produire mieux

A la fin des années 70, notre agriculture voit se développer un mouvement de contestation par rapport à ce modèle.

Cette contestation prend racine dans une forme de nostalgie par rapport à un modèle d’agriculture familiale, modèle qui a construit nos sociétés rurales pendant des siècles. Mais cette contestation s’appuie également sur des faits objectifs, des changements environnementaux réels liés à nos nouveaux modes de production (irrigation, élevage intensif, effluant, destruction du bocage,…)

En réponse à ce mouvement, se mettent progressivement en place des politiques de contrôles, d’aides conditionnées, de sanctions, d’amendes.

Cette contestation ne ralenti pas le travail mené par l’agriculture « productiviste » notamment dans la recherche ou le développement de nouveaux outils (nouvelles molécules, outil industriel de l’agro-alimentaire, OGM) Pourtant progressivement « l’idéologie dominante » devient celle des contestataires et se développe l’idée selon laquelle pour produire mieux, il faudrait produire moins. Les thèmes du débat sont alors plus d’agriculture biologique, moins d’intrants, une fertilisation raisonnée, le bien être animal… Ces thèmes avaient alors et ont toujours toute leur légitimité.

Se développe également l’idée selon laquelle une agriculture nourricière appuyée exclusivement sur une production à des fins alimentaires n’est viable pour l’agriculture et qu’il faut compléter l’agriculture nourricière par le tourisme vert, les biocarburants ou agri carburants et pourquoi pas une sorte de rémunération de l’agriculteur pour l’entretien du paysage.

Malgré le poids de notre agriculture et de nos structures agro-alimentaires, l’image très positive d’une agriculture qui avait tiré la France d’après-guerre des tickets de rationnement et qui avait pour vocation de nourrir le monde et de vaincre la faim, disparaissait progressivement au profit d’une agriculture dangereuse pour l’environnement et pour l’homme. Cette image prend toute son ampleur avec les deux crises sanitaires que l’on connaît, celle de la vache folle et celle de la grippe aviaire.

C’est dans cette atmosphère qu’a lieu en septembre 2006 une réunion du Conseil général des Côtes d’Armor sur le thème « Le modèle agricole costarmoricain ». Marc Le Fur d’ajouter avec humour « Et chacun d’intervenir à partir d’un cahier de bonnes intentions qui ne pouvaient que susciter l’adhésion de tous : plus d’agriculture biologique, moins d’intrants, une fertilisation raisonnée, le bien être animal… Et nous observions l’agriculture de notre département comme si elle vivait sur elle-même, en dehors du reste du monde. »

Aujourd’hui : Produire plus et mieux

Mais les choses ont changé poursuit Marc Le Fur

« Avril 2008 : Des émeutes de la faim éclatent un peu partout dans le monde. L’Organisation des Nations Unies pour la nourriture et l’agriculture, tire le signal d’alarme. La Banque Mondiale et le FMI lui emboîtent le pas. « Les prix de l’alimentation, s’ils continuent comme ils le font maintenant, auront des conséquences terribles. Des centaines de milliers de personnes vont mourir de faim, ce qui entraînera des cassures dans l’environnement économique »

Egarés par notre sentiment de richesse, nous pensions il y a quelques mois encore que pour produire mieux, il fallait moins produire. L’actualité nous rappelle les exigences de notre époque. Il faudra produire mieux et produire plus. En quelques mois, l’obligation de jachère qui paraissait « durable » depuis près de trente ans disparaît et on commence à discuter la nécessité de quotas laitiers. En mars 2007, on pénalisait les éleveurs qui dépassaient leurs quotas et en mai de la même année, on leur demandait de produire davantage ! »

Sort au même moment l’ouvrage de Bruno PARMENTIER, Directeur de l’Ecole Supérieure d’Agriculture à ANGERS  « Nourrir l’humanité » préfacé par Edgar PISANI, ancien ministre de l’agriculture du Général de Gaulle

Celui-ci nous rappelle, parfois crument, les nouvelles contraintes mondiales, notamment en terme climatique et démographique.

En terme climatique, Parmentier nous rappelle

  • les conséquences de la sécheresse australienne sur les stocks mondiaux de blé et donc l’énorme hausse du prix des céréales. Si la donne est différente du fait de la baisse actuelle du prix, la nouveauté reste dans l’amplitude des mouvements qui n’avait jamais été aussi importante. Ces amplitudes, à la baisse ou à la hausse peuvent constituer une véritable menace et sont directement liés aux changements de climat.
  • Il nous rappelle que le printemps avance de 2,3 jours par décennie. La date des vendanges a progressé de 19 jours en 60 ans. Le maïs remonte de 50 km par an. L’automne 2006 a été le plus chaud depuis 5 siècles (+ 2,9o). L’hiver 2007 a été le plus chaud depuis 1950 (+ 2,1o). Il va faire de plus en plus chaud et on va avoir les ennuis qui vont avec. Le réchauffement climatique pourrait déplacer 150 millions de personnes.
  • Il nous rappelle que s’il ne pleut plus que 20 fois par an en 2050, il n’y aura plus de céréales dans nos régions sans irrigation.
  • Il sera donc plus difficile et plus aléatoire de produire

En terme démographique, Parmentier nous rappelle que

  • Il faudra doubler la production agricole mondiale pour couvrir, à l’horizon 2050, les besoins alimentaires de la planète. Tous les jours, la planète compte 200 000 habitants de plus qu’il faudra nourrir, l’équivalent d’une agglomération comme Rennes.
  • Cela pourrait engendrer des révolutions, des guerres civiles, voire des guerres tout court.

En terme technologique, Parmentier nous rappelle que :

  • Certaines terres sont désormais consacrées à cultiver des céréales pour produire de l’énergie et non pas pour produire de la nourriture. Cela représente autant de terre en moins pour la nourriture.
  • Que les OGM sont là techniquement à la portée de la main et qu’ils constituent un enjeu stratégique en Chine et aux Etats Unis
  • Que l’on va créer des plantes qui consommeront moins d’eau ou qui pousseront dans l’eau salée.

Les paradigmes changent donc vers une production plus contrainte par le climat, plus contrainte par le nombre croissant de bouches à nourrir et plus ouverte technologiquement. Ces paradigmes sont devenus très politiques.

Certains de nos contemporains n’ont pas encore saisi l’importance de ces changements

Alain MINC vient d’éditer un petit essai chez Grasset intitulé : les dix jours qui ébranleront le monde :

Il y propose dix métaphores pour expliquer le monde demain matin. Rien sur ces phénomènes agricoles.

Il y manque une ou deux métaphores

  • Le jour où le monde sera déficitaire en céréales sans plus aucune réserve
  • Le jour où la France monnaiera ses produits agricoles contre du gaz algérien.

Voilà l’explication du titre de cette intervention : Le jour où le soft power agricole de la France sera pris en compte dans le livre blanc de la défense

Chacun le comprend bien, là où l’agriculture était un enjeu économique pendant les trente glorieuses, là où l’agriculture un enjeu écologique depuis les années 80/90, elle devient aujourd’hui, dans un univers plus contraint climatique et démographiquement, mais plus ouvert technologiquement, un enjeu de défense, un outil d’influence non coercitif qui peut nous servir dans nos relations internationales. Comment la France, et pourquoi pas la Bretagne, peut elle renforcer cet outil et s’en servir pour accroitre son influence ?

Nous sommes là au cœur du « Soft power ».

Quelques pistes de réflexions après cette prise de conscience

L’agriculture est un véritable soft power face aux défis climatiques et démographiques. La France est une grande puissance agricole (avec notamment le poids de notre Bretagne). Au regard de la prise de conscience de ce soft power, je souhaite vous livrer trois pistes de réflexions

  1. Les produits agricoles sont-ils des produits marchands comme les autres ? Quelle politique de la France au sein de l’OMC ?
  2. Comment redire notre confiance aux soldats de ce soft power : les agriculteurs ?
  3. Comment organiser notre soft power dans le domaine agricole ?

Les produits agricoles sont-ils des produits marchands comme les autres ?

On voit bien que non. Nous sommes là aussi à un changement d’époque.

Je vous livre quelques réflexions de Jacques Le Guen, député du Finistère, publiées dans Ouest-France en décembre 2008.

« A la fin du mois de juillet dernier, la réunion ministérielle de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) convoquée à Genève pour tenter de faire aboutir le cycle de négociations lancé à Doha au Qatar en 2001 s’est soldée par un échec, faute d’accord sur le volet agricole.

Ce nouvel échec des négociations finales du « Doha Round », également appelé « Cycle du Développement », suscite de véritables interrogations quant à la place de l’agriculture dans le champ d’intervention  de l’OMC, où elle a été intégrée à partir de 1986.

Face à ce constat, on peut légitimement se demander si la stratégie de cette instance, fondée sur le principe d’une libéralisation non régulée des échanges internationaux, est adaptée et permettra réellement à l’agriculture de répondre aux multiples défis auxquels elle est confrontée, et au premier rang desquels se trouve la sécurité alimentaire. »

Chacun voit bien que dans le contexte qui est le notre, le produit agricole n’est pas un produit marchand comme un autre, mais qu’il a aussi un poids stratégique et éminemment politique. Ce poids politique doit-il être entièrement soumis au marché mondial ? Nous n’y avons aujourd’hui aucun intérêt si nous voulons pouvoir utiliser notre agriculture comme un soft power. Les américains l’ont compris depuis longtemps.

Comment redire notre confiance aux soldats de ce soft power : les agriculteurs ?

Si notre activité agricole prend une telle ampleur politique et stratégique, il faut se poser la question de l’attention que nous portons aux acteurs de l’agriculture de l’amont à l’aval.

La question est aujourd’hui cruciale. Marc Le Fur la pose clairement dans son article

« Depuis de trop nombreuses années, les grandes politiques agricoles visaient à contenir la production. Elles se traduisaient par une politique d’aides des plus complexes, par des contraintes et des contrôles de plus en plus sévères. Ces politiques ne faisaient croître qu’une seule production, celle des papiers administratifs. Ceux qui s’interrogeaient sur le coût de ces politiques, ne serait-ce qu’en terme de mobilisation de moyens administratifs, étaient peu nombreux et naturellement mal vus. »

La solution n’est pas celle d’une agriculture administrée mais celle d’une agriculture qui tient compte de l’initiative. J’ai confiance dans les agriculteurs pour produire mieux dans les années à venir, tant sous l’angle économique qu’écologique. Certes des aides et des contrôles sont nécessaires mais ils doivent être désormais confrontés en permanence à deux ou trois questions fondamentales : La politique agricole que nous voulons mener permet-elle de répondre aux besoins croissants du monde en produits agricoles ? Fait-elle confiance à l’agriculteur, premier acteur et premier responsable de notre approvisionnement en nourriture ? Fait-elle du revenu de l’agriculteur et de sa famille une priorité en le liant avant tout à son activité de producteur ? »

Je vous livre une piste de réflexion pour alléger peut-être le poids administratif qui pèse sur les agriculteurs et le poids des contrôles.

Voilà une piste de réflexion qui permettrait de valoriser le sens des responsabilités des agriculteurs et de moins faire peser sur eux la marque de défiance que sont les contrôles permanents.

La prise de conscience de notre soft power agricole doit nous permettre de redonner toute sa noblesse à l’activité agricole. Je suis sûr que les agriculteurs sont prêts à jouer le jeu dans ce nouveau contexte, et ce, d’autant plus que sera revalorisée « la mission morale » de l’agriculteur : nourrir nos concitoyens.

Comment organiser notre soft power agricole ?

L’une des caractéristiques du Soft Power à l’américaine c’est que, dans ses opérations de propagande, dans ses politiques de Soft Power, l’État peut compter sur la collaboration spontanée des entreprises, des médias, des universités et des chercheurs.

Il existe aujourd’hui un conseiller agricole au Ministère de la Défense. Sa mission est essentiellement de préparer la riposte aux crises sanitaires.

Peut-on imaginer demain que nous sachions organiser notre soft power en mettant en contact sur des sujets d’influence et de défense les organisations agricoles, les industries agro-alimentaires, les instituts de recherche, les medias, les universités et l’administration ? Il reste du pain sur la planche.

Crise et soft power agricole

La situation de crise que nous vivons appelle bien évidement quelques réflexions complémentaires par rapport à l’article de Marc Le Fur en 2008.  Nous constatons qu’en période crise aigue comme celle que nous vivons aujourd’hui, l’économie agricole résiste plutôt mieux à la crise que les secteurs de l’industrie manufacturière ou l’automobile.

Nous le vivons à Lamballe même au regard de nos voisins briochins ou rennais.

Pendant de nombreuses années, les élus du secteur de Lamballe ont échangé sur la nécessité de diversifier l’activité économique du secteur et notamment l’activité industrielle.

Chacun se projetait dans sa réflexion sur les conséquences qui serait désastreuse pour nous d’une grave crise de l’agro-alimentaire.

Depuis quelques semaines, nous prenons conscience du fait que l’agro-alimentaire est une part essentielle de notre soft power. Sa résistance actuelle à la crise qui fracasse par exemple l’industrie automobile est une force considérable pour notre territoire.

A une échelle plus large comme la Bretagne ou la France, cet atout est considérable dans l’atmosphère qui est la notre. Le besoin alimentaire étant le besoin premier de l’homme, il ne subit la crise qu’en dernier recours. Il ne s’agit pas là d’un soft power d’influence mais cette meilleure résistance constitue une force considérable dans une économie attaquée de toute part. Cette résistance renforce l’image de nos territoires comme des territoires de stabilité relative et renforce son attractivité ; S’agit-il là aussi d’une illustration de notre soft power agricole ? Je le crois.

Conclusion

« La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens » écrivait Général Carl von Clausewitz

Et si aujourd’hui, « le soft power agricole était la continuation de la diplomatie par d’autres moyens ? »

Pardon d’avoir sans doute été trop long.

Je vous remercie

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